Dyslexie et troubles visuels : comment les distinguer ?
- Philippe Poveda
- il y a 14 heures
- 7 min de lecture

Sommaire
Une idée reçue à déconstruire
Qu'est-ce que la dyslexie vraiment ?
Quels troubles visuels peuvent mimer la dyslexie ?
Tableau comparatif des signes
Ce que dit la recherche scientifique
Le bilan neurovisuel : l'outil qui fait la différence
Ce qu'il faut retenir
Une idée reçue à déconstruire
Depuis plusieurs décennies, le mot "dyslexie" est devenu un réflexe dès qu'un enfant présente des difficultés à lire. Ce raccourci est compréhensible — la dyslexie est réelle, fréquente (environ 5 à 10 % des enfants d'âge scolaire selon la Haute Autorité de Santé), et encore sous-diagnostiquée. Mais ce réflexe a un revers : il conduit parfois à étiqueter comme dyslexiques des enfants dont les difficultés ont une tout autre origine, souvent visuelle ou oculomotrice.
Ces deux troubles partagent des manifestations communes — confusion de lettres, lecture lente, sauts de lignes — mais ils ne reposent pas sur les mêmes mécanismes, et leur traitement est fondamentalement différent. Confondre les deux, c'est prendre le risque d'une prise en charge inadaptée.
Qu'est-ce que la dyslexie, vraiment ?
La dyslexie est un trouble spécifique et durable de l'apprentissage de la lecture, d'origine neurologique et développementale. Elle ne s'explique ni par un déficit intellectuel, ni par un manque de scolarisation, ni par un trouble sensoriel visuel non corrigé.
Sur le plan cognitif, la dyslexie est principalement liée à un déficit phonologique : l'enfant a du mal à segmenter les mots en phonèmes (les unités sonores de la langue) et à établir la correspondance graphème-phonème indispensable au décodage. C'est un trouble du traitement du langage, pas de la vision.
🔬 Définition internationale La Fédération mondiale de neurologie définit la dyslexie de développement comme "un trouble de l'apprentissage de la lecture survenant en dépit d'une intelligence normale, de l'absence de troubles sensoriels ou neurologiques, d'une instruction scolaire adéquate et d'opportunités socioculturelles suffisantes."
— Rapport SFO 2017, Ophtalmologie Pédiatrique, EM-Consulte
Le diagnostic de dyslexie est posé par un neuropsychologue ou un médecin spécialisé, après un bilan neurovisuel complet. Il ne peut pas être établi par un orthoptiste seul. En revanche, l'orthoptiste joue un rôle clé pour identifier ou écarter une composante visuelle dans le tableau clinique.
Quels troubles visuels peuvent mimer la dyslexie ?
Plusieurs types de troubles visuels ou oculomoteurs peuvent produire des difficultés de lecture qui ressemblent à de la dyslexie :
Troubles des saccades oculaires : les saccades sont les petits sauts rapides que font les yeux d'un mot à l'autre pendant la lecture. Des saccades imprécises, trop lentes ou mal calibrées entraînent des retours en arrière fréquents, des sauts de mots et une lecture laborieuse.
Insuffisance de convergence : lorsque les deux yeux ont du mal à converger vers les mots de près, les images se dédoublent ou se chevauchent. L'enfant voit "flou" ou "double" en lisant, sans que cela soit visible de l'extérieur.
Troubles de la perception visuelle : difficultés à discriminer les formes, à maintenir en mémoire les configurations visuelles des lettres, à distinguer des patterns similaires. Cela favorise les confusions de lettres miroir (b/d, p/q, n/u).
Troubles de l'exploration visuelle : mauvais balayage de l'espace de lecture, exploration désorganisée de la page, difficultés à retrouver son point de fixation. L'enfant "perd le fil" sans raison apparente.
Fatigue visuelle et troubles attentionnels d'origine visuelle : lorsque la vision coûte beaucoup d'efforts cognitifs, les ressources attentionnelles disponibles pour la compréhension s'amenuisent. L'enfant comprend moins bien et se fatigue rapidement.
Tableau comparatif des signes
Ce tableau est un guide d'orientation, pas un outil diagnostique. Un bilan spécialisé reste indispensable :
Signe observé | Plutôt trouble visuel | Plutôt dyslexie |
Confusion de lettres (b/d, p/q) | Surtout en début de lecture, s'améliore à l'oral | Persistante, présente aussi à l'oral et à l'écrit |
Sauts de mots ou de lignes | Fréquents, liés à la fatigue visuelle | Moins fréquents ; les erreurs portent surtout sur le décodage |
Compréhension à l'oral | Généralement préservée, parfois excellente | Peut aussi être affectée (mémoire phonologique) |
Compréhension à l'écrit | Difficultés si lecture très coûteuse | Souvent insuffisante par rapport à l'oral |
Maux de tête en lisant | Fréquents, indicateur fort de fatigue oculomotrice | Moins caractéristiques |
Lecture à voix haute vs silencieuse | Différence peu marquée | La lecture à voix haute est souvent pire |
Effet de la taille du texte | S'améliore nettement avec une police grande | Amélioration plus limitée |
Copie d'un texte | Difficultés marquées (sauts, désorganisation) | Copie possible, mais avec erreurs de substitution |
⚠️ Important : Ces signes se chevauchent souvent. Un enfant peut avoir à la fois une dyslexie phonologique et des troubles oculomoteurs associés. Ce n'est pas rare — les comorbidités sont la règle plutôt que l'exception dans les troubles "dys". C'est précisément pour cela qu'une évaluation pluridisciplinaire est essentielle.
Ce que dit la recherche scientifique
Les mouvements oculaires des enfants dyslexiques sont différents
La recherche montre depuis plusieurs décennies que les enfants dyslexiques présentent des anomalies oculomotrices mesurables. Mais le débat reste ouvert : ces anomalies sont-elles une cause ou une conséquence des difficultés de lecture ?
🔬 Étude clinique – Eye-tracking & dyslexie Une étude portant sur 47 enfants dyslexiques et 44 enfants non-dyslexiques (âge moyen 15 ans), enregistrés à l'aide d'un oculomètre, a montré que les dyslexiques présentaient une vitesse significativement plus faible dans leurs saccades et leurs vergences. Les algorithmes de machine learning appliqués aux paramètres oculomoteurs prédisaient la dyslexie avec une précision de 86 %. Les auteurs concluent que les tests de saccades et de vergences permettent un diagnostic différentiel des anomalies oculomotrices dans la dyslexie.
— Journal Français d'Ophtalmologie, Volume 41 / Revue Francophone d'Orthoptie, ScienceDirect 2022
Les troubles de convergence : souvent confondus avec la dyslexie
Une étude sur 56 enfants dyslexiques et 47 enfants contrôles (11 ans en moyenne) a mis en évidence une difficulté de convergence et de divergence oculaire chez les enfants dyslexiques, entraînant une lecture lente et fatigante. Mais ces difficultés oculomotrices ont aussi été observées chez des enfants sans dyslexie présentant des difficultés de lecture — ce qui montre bien qu'un trouble de la convergence peut à lui seul générer des symptômes proches de ceux de la dyslexie.
🔬 Neurosciences – Université Paris-Saclay Des enregistrements par oculomètre chez des enfants dyslexiques ont montré des latences de saccades plus longues, une précision réduite et une asymétrie haut/bas dans les vitesses saccadiques — comparativement à des enfants non-dyslexiques de même âge chronologique. Ces résultats confirment que l'oculomotricité des dyslexiques est objectivement différente, tout en soulignant que ces anomalies peuvent aussi exister en dehors du trouble phonologique de la dyslexie.
— Tiadi, "Mouvements oculaires chez l'enfant dyslexique", thèse Université Paris-Saclay, 2016
L'eye-tracking complète le bilan clinique
Une étude française publiée dans la Revue Francophone d'Orthoptie (2022) a évalué la complémentarité entre le bilan orthoptique neurovisuel clinique et l'oculométrie chez des enfants en difficulté de lecture. Résultat : l'eye-tracking affine de manière significative l'évaluation des fonctions oculomotrices (fluence de lecture, inhibition visuelle, conjugaison binoculaire), tout en étant concordant avec le bilan clinique. La combinaison des deux méthodes est recommandée en pratique courante.
🔬 DEM Test – validité et limites Le DEM Test (Developmental Eye Movement Test) est un outil normé, validé pour évaluer indirectement les saccades oculaires impliquées dans la lecture chez les enfants de 6 à 13 ans. Cependant, la recherche rappelle qu'il ne doit pas être utilisé seul pour diagnostiquer un trouble oculomoteur chez un enfant présentant de faibles capacités de lecture : les résultats peuvent être biaisés par le niveau de décodage lui-même. Il doit donc toujours être interprété dans le contexte d'un bilan complet.
— ResearchGate, "DEM Test : Que mesure-t-il et le mesure-t-il vraiment ?", 2015
Le bilan neurovisuel : l'outil qui fait la différence
Face à ces intrications complexes, le bilan orthoptique neurovisuel est l'examen de référence pour préciser la part visuelle dans les difficultés d'apprentissage. Il ne diagnostique pas la dyslexie — ce n'est pas son rôle — mais il répond à une question précise : la vision est-elle un frein ou un soutien dans les tâches qui posent problème ?
Le bilan explore quatre dimensions complémentaires :
Sensoriel : acuité visuelle, vision binoculaire, stéréoscopie, réfraction — pour s'assurer que les bases sont solides.
Oculomoteur : qualité des saccades (DEM Test + eye-tracker), poursuites, anti-saccades, coordination binoculaire — pour objectiver les anomalies de mouvement.
Perceptivo-cognitif : mémoire visuelle, discrimination de formes, organisation visuo-spatiale, closure visuelle, empan visuo attentionnel — via la TVPS-4, EVADYS et la Figure de Rey.
Fonctionnel : comment l'enfant utilise sa vision dans une tâche réelle, à travers des épreuves proches des conditions scolaires.
✅ L'apport décisif : ce bilan permet de distinguer si les confusions de lettres viennent d'un déficit de discrimination visuelle (traitement perceptif) ou d'un déficit de mémoire phonologique (traitement du langage). Ces deux mécanismes nécessitent des prises en charge totalement différentes.
Ce qu'il faut retenir
La dyslexie est un trouble phonologique d'origine neurologique. Elle ne se réduit pas à des difficultés visuelles.
Des troubles oculomoteurs (saccades, convergence) peuvent produire des signes très similaires à la dyslexie — et sont traités différemment.
La recherche scientifique confirme des anomalies oculomotrices mesurables chez les enfants dyslexiques, sans trancher définitivement sur la causalité.
Les deux troubles peuvent coexister. Une évaluation pluridisciplinaire reste la meilleure approche.
Le bilan neurovisuel orthoptique est l'outil qui permet d'objectiver la part visuelle et d'orienter précisément la prise en charge.
Sources scientifiques
Gury P. et al., "Diagnostic différentiel et valeur prédictive des troubles des mouvements oculaires dans la dyslexie", Revue Francophone d'Orthoptie / Journal Français d'Ophtalmologie, ScienceDirect, 2022.
Tiadi A., "Mouvements oculaires chez l'enfant dyslexique", Thèse de doctorat en Neurosciences, Université Paris-Saclay (COmUE), 2016.
Bucci M.P., "Troubles oculomoteurs chez l'enfant dyslexique", Observatoire Optic 2000 / Frontiers in Integrative Neuroscience, 2014-2019.
Faure G. et al., "Complémentarité entre le bilan neurovisuel orthoptique et l'oculométrie chez des enfants avec des difficultés de lecture", Revue Francophone d'Orthoptie, ScienceDirect, 2022.
Sékula A., "DEM Test : Que mesure-t-il et le mesure-t-il vraiment ?", ResearchGate, 2015.
Ziegler J.C. et al., "Dyslexie et mouvements oculaires", ENS Lyon – ACCES, 2013-2019.
Blanco É., Quittard É., "Bilan orthoptique neurovisuel chez les enfants avec TSA", Université Claude Bernard Lyon 1, 2019.
Rapport SFO 2017, "Ophtalmologie Pédiatrique – Troubles spécifiques des apprentissages", EM-Consulte.





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